Le magnat de l'industrie Marcel Boussac (1889-1980) a constitué au 20ème siècle, autour de son château de Mivoisin, à Dammarie-sur-Loing (45), un domaine de plus de 3800 hectares qui lui a survécu. Racheté et géré discrètement, efficacement et intelligemment par la famille Schlumberger-Seydoux, le domaine reste une des plus grandes chasses et l'une des plus grandes propriétés agricoles d'Europe. 4589.fr raconte la fabuleuse genèse d'un empire qui perdure et a profondément marqué l'histoire, la géographie, la politique et l'économie, pas seulement locales.
Marcel Boussac a 3 ans quand sa mère quitte son mari pour partir avec le poète Catulle Mendès. Après de brèves études, il travaille avec son père, drapier à Châteauroux. Il a déjà de l'argent quand il "monte à Paris". En 1910, il y innove en lançant pour les habits féminins, la mode des tissus de couleurs vives qu'il se procure auprès des filatures des Vosges. Le succès est au rendez-vous : il achète sa première Rolls en 1913 et possède son premier cheval en 1914.
Un tissu d'habiletés
Pendant la Première Guerre mondiale, qu'il fait à l'arrière, il se lance dans l'importation du coton, la vente de tissu à l'armée, la fabrication de masques à gaz et de toile de parachute, grâce à l'usine qu'il a achetée à Nomexy, dans les Vosges.
En 1917, avec des politiques et des financiers, il fonde le Comptoir de l'industrie cotonnière. Il rachète douze usines dans les Vosges et une gigantesque filature en Pologne. Avec ses surplus de tissu militaire, il créée une ligne de vêtements réputés inusables vendus dans ses magasins " À la toile d'avion". C'est la fortune.
Il profite de la crise de 1929 pour racheter à vil prix des entreprises textiles en faillite. Il multiplie et soigne déjà les amitiés politiques tous azimuts : à Clémenceau ont succédé Pierre-Étienne Flandin, Léon Blum, Georges Bonnet, Vincent Auriol…
Il invente les chemises à carreaux et les pyjamas. Il dirige désormais la première entreprise textile de France et triomphe également sur les champs de course qui le passionnent, en France puis en Grande Bretagne. Casaque orange, toque grise, les chevaux de ses haras normands de Fresnay-le-Buffart multiplient les victoires dans la course du Jockey-Club.
Il devient le pr
emier roturier président de la Société hippique d'encouragement.
En 1939, il épouse la cantatrice Fanny Heldy, qu'il aime et courtise à l'Opéra depuis la Première guerre mondiale.
Il poursuit sa production pendant la Seconde Guerre mais a moins de débouchés. Il accumule les stocks qu'il écoulera à son plus grand profit à la Libération.
Il achète pendant la guerre le haras de Jardy, près de Versailles, puis l'hippodrome de Saint-Cloud.
À la Libération, où malgré quelques amitiés allemandes ou vichyssoises il parviendra à ne pas être inquiété (il est vrai qu'il avait continué à payer ses ouvriers prisonniers de guerre ou déportés), il lance Christian Dior et sa mode "new look" qui va triompher en France comme aux USA.
Industrie et politique, diversifications réussies
Il se diversifie en fabriquant les premières machines à laver françaises avec la marque Bendix, dont il équipe en priorité ses ouvrières. Nouveau triomphe. En 1952, il réalise le quart de la production française.
Il se lance aussi dans l'immobilier et la presse en contrôlant l'Aurore, qui fait passer ses idées très conservatrices, puis en achetant Paris-Turf.
Au début des années 1950, l'écurie Boussac possède plus de trois cents chevaux dont les plus grands cracks.
Marcel Boussac est alors à l'apogée de sa carrière et de sa fortune. Il emploie 25 000 personnes dans soixante-cinq usines. En 1952, le magazine américain Fortune, estime ses biens à 150 millions de dollars.
Il gère son empire opaque de 70 sociétés et de 52 usines en solitaire et souvent en secret.
Il ne brigue pas de mandat parlementaire, mais joue un rôle politique occulte important auprès des présidents Auriol et Coty, ainsi que des ministres et présidents du Conseil Antoine Pinay, Joseph Laniel, Guy Mollet, Edgar Faure, Maurice Bourgès-Maunoury, Jacques Chaban-Delmas… Beaucoup seront ses invités aux chasses de Mivoisin ou à Deauville. Il rencontre aussi, en 1949, le président des USA Harry Truman tout comme, en 1959, le soviétique Nikita Khrouchtchev.
Marcel Boussac et la reine Elisabeth
Plus dure sera la chute
Les premières difficultés apparaissent à la fin des années 1950. La décolonisation ferme certains débouchés, les textiles synthétiques apparaissent, les goûts vestimentaires changent, le tiers monde fabrique à bas prix… Qui plus est, De Gaulle, de retour au pouvoir, apprécie peu Boussac… et réciproquement. L'Algérie française les divisera à l'extrême.
Dans les années 1960, le déclin s'enclenche, notamment parce que Boussac refuse de délocaliser sa production et néglige les textiles synthétiques.
Bendix coule aussi et est liquidée en 1970.
Même les chevaux ne sont plus de grands champions.
Il faut vendre les parfums Dior,
Le patron paternaliste à qui tout réussissait a perdu la main, s'entête, s'enferme, ne comprend pas.
Il doit licencier mais, pour garder ceux qui ont toujours fait confiance à « M. Marcel », il préfère puiser dans sa fortune personnelle pour boucher les trous.
La mort de sa femme, en 1973, achève de le désemparer.
La direction de l'entreprise passe à son neveu Jean-Claude Boussac, mais nul redressement n'est plus possible, y compris avec le soutien des banques et des pouvoirs publics.
Fin 1977, Marcel éconduit Jean-Claude. L'État et les banques cessent leurs concours.
Le 30 mai 1978, le tribunal de commerce de Paris prononce la mise en règlement judiciaire de l'ensemble du groupe.
Après bien des hésitations, le tribunal de commerce désigne comme repreneur son concurent le groupe Agache-Willot mais, peu après, le groupe est mis en liquidation. Les frères Willot en profitent pour racheter à vil prix le peu d'actifs intéressants qui restaient.
En dix ans, Marcel Boussac aura injecté un milliard de francs dans son groupe, sans pouvoir le sauver.
Il lui restait, à son décès, une rente annuelle de 300.000 €, la jouissance de sa propriété de Deauville, d'un appartement à Neuilly et du château de Mivoisin, où il est mort, à 91 ans, le 21 mars 1980.
L'aventure continue
A l'origine de la fortune de la famille Seydoux, la famille alsacienne des Schlumberger a bâti la société multinationale prospère dans le domaine des forages pétroliers qui porte son nom. C'est elle qui possède aujourd'hui la société anonyme de Mivoisin. Le domaine avait été racheté aux Willot, en 1984, dans des circonstances rocambolesques, par leur repreneur, le milliardaire Bernard Arnault.
En pointe sur les méthodes de culture, elle n'emploie qu'une trentaine de salariés, réalise 1.600.000 € de chiffre d'affaires et est la troisième exploitation agricole européenne pour le montant des subventions perçues. Dirigée par M. Arnaud de France, assisté de Christophe Paul-Hazard, elle semble promise à un bel avenir du côté des bio-carburants. L'aventure industrielle continue…
Sources principales de cet article : "La fortune de monsieur BOUSSAC", article de Laurent GREILSAMER paru dans Le Monde du 12 juillet 2004 et l'article sur Marcel BOUSSAC, de Jean-Claude MAITROT, dans l'Encyclopaedia Universalis, 2006.
Dans Le Monde, Laurent GREILSAMER raconte avec talent : vers 1950, "c'est l'homme le plus riche de France. Mais voilà longtemps que sa couronne de roi du coton ne lui suffit plus. Il veut régner sur son pays, l'influencer et le régaler de ses conseils. Alors, il organise des dîners et des chasses magnifiques où les faisans tombent du ciel par milliers. Heureux le chasseur invité au château de Mivoisin ! (…) Chaque week-end, douze élus viennent se délasser en compagnie du maître de céans. Le programme est immuable : chasse, dîner en smoking autour de Fanny Boussac, seule femme admise en ces lieux, repos. Depuis quarante ans, le même menu, proche de la perfection, est servi : caviar, foie gras frais, dinde aux truffes et aux marrons, purée de céleri et de pommes, salade, sorbet Salamboo. Epargnons-nous la liste des vins…
L'avocat René Floriot trône et cingle l'assemblée de ses mots cruels. Le maréchal Juin, l'ambassadeur de la Russie soviétique Andreï Vinogradov, le banquier Jacques de Fouchier, le publicitaire Marcel Bleustein-Blanchet et le préfet Maurice Papon devisent aimablement. Nouveaux et ex-notables de la politique comme Paul Reynaud et Pierre-Etienne Flandin jouent à tour de rôle les commensaux graves et informés.
Pierre Mendès France, président du conseil à partir de juin 1954, ne peut faire moins que de le recevoir. Quand Edgar Faure lui demande son impression, il soupire : "Il ne m'a pas laissé placer un mot." (…)
Sans cesse, il houspille les ouvrières, les contremaîtres et ses directeurs pour que les malfaçons soient détectées et corrigées. Un tissu Boussac, pense-t-il, doit être impeccable. Une signature. Une garantie.
Sa puissance de travail impressionne. "Un patron se reconnaît à ceci, aime-t-il dire : c'est celui de ses employés qui travaille le plus." Lui déjeune sur le pouce, de deux côtelettes apportées par son chauffeur dans une gamelle. Son luxe : une biscotte enduite d'une confiture en provenance directe de ses terres de Mivoisin.
Le soir, Marcel Boussac peut revenir satisfait chez lui, boulevard Maurice-Barrès, à Neuilly. Sa journée a été bien remplie. A l'aube, il a filé à Chantilly pour assister à l'entraînement de ses chevaux, puis consacré une heure à faire de la gymnastique avec son professeur particulier. Après la visite de Robert Lazurick [rédacteur-en-chef de l'Aurore, NDLR], il a enchaîné rendez-vous, visites et signatures de contrats. Maintenant, sa femme l'attend sur leur terrasse, où ils ont fait aménager une salle à manger intime. Là, dans ce boudoir suspendu, ils se retrouvent seuls. Ils n'admettent que la compagnie de la télévision ou de la radio. Ou celle de leur fille. Le dîner leur parvient par un monte-charge. Ils sont inaccessibles. Heureux"
Selon la base de données architecturale Mérimée du Ministère de la culture, "Le château de Mivoisin se compose d' un corps massé cantonné de tours rondes datable du 15e siècle ; certainement au 18e siècle, on ajoute deux ailes en retour et le logis adopte alors un plan en U ; au 19e siècle, on ajoute un petit bâtiment au sud du corps primitif ; les communs sont du 18e et du 19e siècles ; le moulin originel, en grande partie détruit, n' est plus actif, il fonctionnait sur un bief du Loing, la machinerie, installée à la fin du 19e siècle dans un nouveau bâtiment dit salle des machines, a été restaurée au 20e siècle"
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